Faire jouer l'assurance décennale de l'artisan, même si l'entreprise a fermé
Mis à jour le 19 octobre 2026 · 13 sources officielles
- La décennale couvre pendant dix ans après la réception les dommages qui compromettent la solidité de l'ouvrage ou le rendent impropre à sa destination (art. 1792 et 1792-4-1 du code civil).
- Elle survit à l'entreprise : le contrat en vigueur à l'ouverture du chantier reste tenu pour toute la durée décennale, sans prime supplémentaire, et la victime peut agir directement contre l'assureur (art. L124-3 du code des assurances).
- Pour retrouver l'assureur : l'attestation jointe au devis et à la facture (art. L243-2), ou, si l'entreprise est en procédure collective, le mandataire liquidateur.
- Une lettre à l'assureur ne suffit pas à préserver vos droits jusqu'au bout : à l'approche de l'échéance, seule une demande en justice, même en référé, interrompt le délai.
- Si une assurance dommages-ouvrage a été souscrite, c'est elle qu'il faut actionner en premier : elle finance les réparations sans attendre qu'on établisse les responsabilités, dans des délais fixés par la loi.
Ce que couvre la décennale — et ce qu'elle ne couvre pas
Tout constructeur est responsable de plein droit des dommages « qui compromettent la solidité de l'ouvrage ou qui, l'affectant dans l'un de ses éléments constitutifs ou l'un de ses éléments d'équipement, le rendent impropre à sa destination » (art. 1792 du code civil) : fissures structurelles, infiltrations rendant une pièce inutilisable, défaut d'étanchéité d'une toiture… Cette responsabilité court dix ans à compter de la réception (art. 1792-4-1). Elle s'étend aux éléments d'équipement qui font « indissociablement corps » avec l'ouvrage, c'est-à-dire qu'on ne peut retirer sans l'abîmer (art. 1792-2).
Elle ne couvre pas :
- les défauts qui n'atteignent ni la solidité ni l'usage de l'ouvrage (finitions, défauts esthétiques) : ils relèvent de la garantie de parfait achèvement ou de la responsabilité contractuelle de l'entreprise — voir malfaçons : les étapes ;
- un équipement installé seul sur un bâtiment existant (pompe à chaleur, climatiseur, chaudière…) : depuis un arrêt du 21 mars 2024, il ne relève ni de la décennale ni de la biennale, mais de la responsabilité contractuelle de droit commun, non soumise à l'assurance obligatoire.
Pourquoi elle fonctionne même si l'entreprise a disparu
L'assurance décennale est obligatoire pour tout professionnel dont la responsabilité décennale peut être engagée, qui doit en justifier « à l'ouverture de tout chantier » (art. L241-1 du code des assurances). Deux règles la rendent indépendante du sort de l'entreprise :
- le contrat applicable est celui en vigueur à l'ouverture du chantier : il couvre les travaux ouverts pendant sa période de validité, et la garantie « est maintenue dans tous les cas pour la même durée, sans paiement de prime subséquente » (clauses-types, annexe I à l'article A243-1). Peu importe que l'entreprise ait ensuite résilié son contrat, changé d'assureur ou fermé ;
- la victime peut agir directement contre l'assureur : « le tiers lésé dispose d'un droit d'action directe à l'encontre de l'assureur garantissant la responsabilité civile de la personne responsable » (art. L124-3). Service-public.fr le confirme : la garantie décennale « peut être mise en œuvre même si le constructeur dépose le bilan ».
Les clauses-types précisent aussi que la franchise prévue au contrat et une éventuelle déchéance de l'entreprise (pour inobservation inexcusable des règles de l'art) ne sont pas opposables aux bénéficiaires des indemnités : elles se règlent entre l'assureur et son assuré.
Retrouver l'assureur
Les sources officielles indiquent deux pistes :
- l'attestation d'assurance, qui doit être jointe aux devis et aux factures du professionnel (art. L243-2 du code des assurances) : elle donne le nom de l'assureur, le numéro du contrat et sa période de validité. C'est la raison pour laquelle nous conseillons de la vérifier avant de signer et de la conserver avec la facture ;
- le mandataire liquidateur, si l'entreprise fait l'objet d'une procédure collective : service-public.fr indique qu'il est « possible de connaître le nom de l'assureur » en s'adressant à lui. Ses coordonnées figurent dans l'annonce du jugement publiée au BODACC — AvantAcompte affiche gratuitement ces annonces à partir du SIREN de l'entreprise.
Écrire à l'assureur : quoi envoyer
Adressez une lettre recommandée avec avis de réception à l'assureur de l'entreprise, comme le propose le modèle de service-public.fr et de l'INC pour le cas où le constructeur n'existe plus. Indiquez :
- l'entreprise qui a réalisé les travaux, l'adresse du logement et la date du contrat ;
- le nom de l'assureur, le numéro et la date de la police (sur l'attestation) ;
- la date de réception des travaux ;
- la description des désordres, en expliquant en quoi ils atteignent la solidité de l'ouvrage ou le rendent impropre à sa destination.
Joignez le devis, l'attestation d'assurance, le procès-verbal de réception s'il existe, et les éléments qui prouvent les désordres (photos, constat). L'assureur fait généralement examiner les dommages par un expert.
Les délais : dix ans, et ce qui les interrompt vraiment
L'action directe contre l'assureur obéit, en principe, au même délai que l'action contre l'entreprise : dix ans à compter de la réception. La Cour de cassation admet qu'elle reste possible au-delà, mais seulement tant que l'assureur reste exposé au recours de son propre assuré (3e chambre civile, 14 septembre 2023, n° 22-21.493). Ne comptez pas sur cette prolongation.
Surtout : une lettre ou une réclamation amiable ne suffit pas à arrêter le délai. La Cour de cassation a jugé que la victime ne pouvait pas se prévaloir des causes d'interruption propres au contrat d'assurance (16 novembre 2022, n° 20-20.606). Seule une demande en justice, même en référé, interrompt le délai (art. 2241 du code civil). Si les désordres apparaissent à l'approche des dix ans, faites-vous conseiller sans attendre : voir qui peut vous aider.
L'assurance dommages-ouvrage : la financer, puis l'actionner en premier
La dommages-ouvrage est l'assurance du maître d'ouvrage — vous, si vous faites réaliser des travaux de construction. Elle doit être souscrite « avant l'ouverture du chantier » et garantit, « en dehors de toute recherche des responsabilités », le paiement des réparations des dommages de nature décennale (art. L242-1 du code des assurances). Service-public.fr la décrit comme due pour une construction ou une « rénovation importante » : modification de la structure, gros œuvre extérieur, fondations, terrassement, ravalement destiné à assurer l'étanchéité… Le particulier qui construit pour se loger, lui ou sa famille, échappe à la sanction pénale prévue en cas de défaut (art. L243-3), mais l'obligation demeure.
Si vous en avez une, l'INC rappelle qu'elle « doit être actionnée prioritairement » — elle prend effet après l'année de parfait achèvement, et avant cela en cas de résiliation du marché ou d'inexécution après mise en demeure. La déclaration de sinistre doit au moins mentionner le numéro du contrat, le nom du propriétaire, l'adresse de la construction, la date de réception, la date d'apparition, la description et la localisation des dommages (annexe II à l'article A243-1). Les délais de l'assureur sont fixés par la loi :
- 10 jours pour signaler une déclaration incomplète ;
- 60 jours pour notifier sa décision sur le principe de la garantie — un refus doit être motivé ;
- 90 jours pour présenter une offre d'indemnité, payée dans les 15 jours de votre acceptation (délai porté au plus à 135 jours en cas de difficultés exceptionnelles, avec votre accord exprès).
Si l'assureur ne respecte pas ces délais ou fait une offre manifestement insuffisante, vous pouvez, après le lui avoir notifié, engager les dépenses de réparation : l'indemnité est alors majorée de plein droit d'un intérêt égal au double du taux légal (art. L242-1). Votre propre action contre votre assureur dommages-ouvrage se prescrit en principe par deux ans (art. L114-1) — rappel qui doit figurer dans votre contrat pour vous être opposable. Si l'assureur dommages-ouvrage perd son agrément, le Fonds de garantie des assurances obligatoires prend le relais (art. L421-9).
En cas de désaccord avec l'assureur
Pour un litige avec votre assureur (par exemple la dommages-ouvrage), La Médiation de l'Assurance peut être saisie gratuitement, après une réclamation écrite restée sans réponse satisfaisante pendant deux mois, et dans l'année qui suit cette réclamation. Elle rend son avis dans les 90 jours ; cet avis ne s'impose pas aux parties, et le délai de prescription est suspendu pendant la médiation. Elle n'examine pas les litiges déjà portés devant un tribunal, ni la contestation des conclusions techniques d'un expert.
Pour les autres voies — expertise judiciaire, tribunal —, voir malfaçons : les étapes.
Questions fréquentes
L'entreprise a fermé : la garantie décennale fonctionne-t-elle encore ?
Oui. Le contrat d'assurance en vigueur à l'ouverture du chantier reste tenu pendant toute la durée décennale, sans prime supplémentaire, et vous pouvez agir directement contre l'assureur (art. L124-3 du code des assurances). Service-public.fr précise que la garantie peut être mise en œuvre même si le constructeur dépose le bilan.
J'ai perdu l'attestation décennale : comment retrouver l'assureur ?
Relisez le devis et les factures, auxquels l'attestation doit être jointe (art. L243-2). Si l'entreprise fait l'objet d'une procédure collective, le mandataire liquidateur peut vous indiquer le nom de l'assureur ; ses coordonnées figurent dans l'annonce publiée au BODACC.
Une lettre recommandée à l'assureur suffit-elle à préserver mes droits ?
Elle déclenche l'examen de votre demande, mais n'interrompt pas le délai de dix ans de votre action : la Cour de cassation a jugé que la victime ne peut pas se prévaloir des causes d'interruption propres au contrat d'assurance. Seule une demande en justice, même en référé, interrompt le délai (art. 2241 du code civil).
Dois-je souscrire une assurance dommages-ouvrage pour des travaux de rénovation ?
Si les travaux sont des travaux de construction au sens de la loi — rénovation importante touchant la structure, le gros œuvre, les fondations ou l'étanchéité —, oui, avant l'ouverture du chantier (art. L242-1 du code des assurances). Le particulier qui construit pour se loger n'encourt pas de sanction pénale, mais l'obligation demeure, et l'assurance permet d'être indemnisé sans attendre que les responsabilités soient établies.
Sources officielles
- Service-Public — Garantie décennale des constructeurs
- Service-Public — Assurance dommages-ouvrage (DO)
- Service-Public — Faire jouer la garantie décennale lorsque le constructeur n'existe plus (modèle)
- INC — De graves dommages affectent votre maison de moins de dix ans, mais la société responsable n'existe plus
- Code civil, art. 1792 (responsabilité décennale)
- Code civil, art. 1792-4-1 (dix ans après la réception)
- Code des assurances, art. L241-1 (obligation d'assurance)
- Code des assurances, annexe I à l'art. A243-1 (clauses-types)
- Code des assurances, art. L124-3 (action directe)
- Code des assurances, art. L242-1 (dommages-ouvrage)
- Code des assurances, annexe II à l'art. A243-1 (déclaration de sinistre DO)
- Cour de cassation, 3e civ., 14 septembre 2023, n° 22-21.493
- La Médiation de l'Assurance — La médiation étape par étape
Cet article présente les règles en général, à la date de sa mise à jour. Il ne vise aucune entreprise et ne remplace pas l'avis d'un professionnel du droit sur votre situation.